La noblesse – Modes de vie de la societe d’ordres du haut Moyen Age par Tilmann Lohse

Tiré de « L’Écho des Cantons » no. 3, mars 2000.

Extrait avec numérisateur et reconnaissance de texte.

La noblesse – Modes de vie de la societe d’ordres du haut Moyen Age

par Tilmann Lohse

L’image que, pour la pIupart, nous nous faisons du Moyen Age est fortement marquee par les chevaliers, les chateaux forts, les toumois, les nobles dames et les troubadours. Des noms de chevaliers transmis par la litterature nous sont familiers: Erec, Yvain, Perceval, Lancelot, etc. Des chevaliers sont les heros de films, d’operas et de bandes dessinees. Les livres de contes de notre enfance nous en offi’ent des images romantiques. En revanche, la paysannerie qui representait pourtant la majorite de la population n’est que rarement evoquee. Elle n’enflamme guere notre imagination bien qu’elle ait, par son travail, entretenu la noblesse et Ie clerge. Les nobles, dans une large mesure, n’avaient aucun travail productif a foumir car la vie seigneuriale reposait sur la propriete domaniale. La haute noblesse exen;:ait sa domination sur son territoire et surtout sur les personnes. Son epee protegeait la population contre les ennemis et Ie seigneur percevait en contrepartie de lourdes redevances. La noblesse etait aussi presente parmi Ie clerge: les eveques et les abbes etaient de souche noble et les enfants nobles qui n’heritaient pas ou ne se mariaient pas se faisaient moines ou religieuses.

II ne faut cependant pas s’imaginer une elite sociale homogene dont tous les membres etaient riches. La noblesse etait repartie en categories distinctes. Certains nobles etaient tres riches et d’autres relativement pauvres. Leur statut juridique faisait egalement apparaitre de notables disparites. Au sommet de la hierarchie se trouvait Ie roi, venait ensuite la noblesse princiere puis la noblesse non princiere. Tout en bas de cette echelle se trouvait Ie groupe des ministeriaux.

L’evolution des ministeriaux et de la chevalerie iIIustre bien la mobilite de I’elite sociale du Moyen Age. Le chevalier etait tout d’abord quelqu’un qui combattait a cheval. Son hamachement etait onereux. Le cheval representait Ie prix de cinq a dix breufs et I’equipement plusieurs fois cette somme. Lorsqu’il allait combattre, Ie chevalier emmenait plusieurs chevaux. Fatiguee, la monture qui I’avait amene sur Ie lieu du combat devait etre remplacee par un cheval fTais et un autre cheval portait l’equipement. Celui-ci comprenait une selle, un heaume et une epee. Le candidat a la chevalerie devait posseder des terres pour pouvoir supporter la charge d’un equipement aussi couteux.

Si elle voulait representer une force militaire et une puissance territoriale, la haute noblesse etait obligee de se toumer vers les couches inferieures de la societe pour y lever des troupes. Des gentilshommes, mais aussi de plus en plus de roturiers et de serfs se voyaient ainsi offTir une possibilite d’ascension sociale. lIs composerent la ministerialite. Pendant Ie bas Moyen Age, des milices paysannes avaient suffi en cas de besoin. Mais les querelles entre nobles se multipliant, ceux-ci avaient besoin d’un effectifmilitaire permanent. Des paysans se retrouverent mines par les fTequentes campagnes guerrieres qui les eloignaient de leurs champs. Les plus appauvris d’entre eux tomberent dans une condition servile; ceux qui purent se maintenir re9urent des fiefs, se toumerent vers la chevalerie et s’eleverent comme vassaux dans la basse noblesse.

L’edification progressive d’etats territoriaux par la haute noblesse, Ie rapide essor demographique, l’extension et la diversification de l’economie pousserent cette aristocratie a modifier considerablement l’ administration et l’ organisation de ses domaines. Les nobles ne disposaient plus en nombre suffisant de vassaux libres comme au bas Moyen Age pour assumer ces nouvelles taches. L’aristocratie lai »que et ecclesiastique devait done de plus en plus faire appel a des serfs pour assurer l’administration de ses territoires et constituer son armee. Cette couche de « parvenus », les ministeriaux, devait etre bien nantie pour pouvoir remplir ses devoirs de chevalerie. 11 lui fallait des terres et des paysans a son service. Cette propriete fonciere concedee par Ie seigneur devint hereditaire au cour du lIe siecle et par la meme entra dans Ie patrimoine personnel appele patrimoine allodial. Elle fut Ie tremplin qui permit aux ministeriaux de s’elever dans la basse noblesse.